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La ruée vers l'or

La ruée vers l'or

La ruée vers l'or

1848 : le 24 janvier au matin, un certain James Marshall, charpentier, travaille sur une propriété en Californie.


Il construit une scierie sur l’American River, à Coloma dans la Vallée de Sacramento,  pour le compte d’un riche propriétaire, nommé John Sutter. Comme tous les matins, il vient examiner le bief de la scierie.

« Tandis qu’il inspecte la tranchée, tout à coup son regard est attiré par un scintillement étrange au fond de l’eau… Un caillou, un caillou doré… Il le ramasse, et le soir, dans un état de grande excitation, il l’apporte à M. Sutter. Les deux hommes prennent une encyclopédie, font le test à l’acide nitrique, et le test de densité d’Archimède, et…et  oui ! c’est de l’or ! » 
Et de l’or 22 carats !


John Sutter, un Suisse installé en Californie depuis 1839, règne sur un domaine de 25 000 hectares, la « Nouvelle Helvétie », qui s’étend le long du fleuve Sacramento. Il emploie plus de 1000 personnes, Indiens et blancs, il a 12 000 têtes de bétail, 15 000 moutons, 2 000 chevaux, il a même une armée personnelle… et aussi beaucoup de dettes. Cet or qui lui tombe du ciel lui paraît providentiel…


Mais il est primordial que l’affaire ne s’ébruite pas !


Hélas… Il est des circonstances où les hommes ne peuvent pas tenir leur langue. Certains ouvriers du ranch racontent à leurs amis la fabuleuse découverte, ils exhibent leurs paillettes d’or, écrivent à des parents… et bientôt les gens accourent de partout…


C’en est fait de la tranquillité de M. Sutter et de sa propriété.


A cette époque, San Francisco n’est encore qu’un village de 500 habitants, au fond d’une baie fréquentée par des trappeurs et des chasseurs de baleines. Et voilà que la vie s’arrête peu à peu. Les maisons sont abandonnées les unes après les autres. Tout le monde part, ne songe plus qu’à partir vers la vallée de Sacramento.

En juin, 6 mois après la découverte, 145 hommes d’équipage quittent le navire à bord duquel ils servent. Les garnisons se vident… Le shérif de San José, qui se retrouve seul, part finalement lui aussi en emmenant les 10 prisonniers qui se trouvaient dans sa prison, et… il les fera travailler pour son compte ! A la fin de l’été, presque tous les hommes de la côte Ouest ont émigré vers les placers.

Le 20 juin 1848, Walter Colton, le maire de Monterey, écrit : « Le forgeron pose son marteau, le charpentier son rabot, le maçon sa truelle, le fermier sa faucille, le boulanger son pain, le cabaretier sa bouteille. Tous se mettent en route : à cheval, en carriole, sur des béquilles et même, pour l’un d’entre eux, sur une civière. »


Bientôt, les trappeurs canadiens apprennent, puis colportent la nouvelle : «  Il y a de l’or en Californie, il y a de l’or en Californie… ».  Elle se répand jusqu’à Vancouver, puis  traverse le Pacifique, arrive à Manille, en Australie, en Chine… Les premiers bateaux d’immigrants commencent à arriver. Des hommes descendent de l’Oregon, d’autres, Mexicains, Argentins, Boliviens, montent d’Amérique du Sud. Des Chinois, des Canaques se mêlent à eux.


La côte Est des Etats-Unis n’est pas encore touchée par la fièvre. Ces bruits lointains de gens excités ne présentent pas d’intérêt... Mais fin septembre, un certain lieutenant Beale apporte quelques pépites à Washington, et soudain l’opinion s’émeut, puis s’embrase à l’annonce d’un communiqué officiel, accompagné d’un coffret contenant 300 onces de pépites ! 


PARTIR ! Partir à n’importe quel prix et dans n’importe quelles conditions ! C’est le leitmotiv, l’idée fixe, la pensée unique de toute une population… De la Nouvelle-Orléans au Minnesota, de Boston à Saint-Louis, tous ne parlent que de ça, ne pensent plus qu’à ça.


Les bateaux sont pris d’assaut. Les fabricants de pelles, de pioches, de chaussures, d’armes à feu sont débordés. Les rumeurs les plus extravagantes circulent : « Il y a là-bas des montagnes tout entières en or ; l’air est si imprégné de poussière d’or, sur les placers, qu’il suffit de brosser son manteau pour faire fortune…»


Alors on vend tout ce qu’on a, maison, terrains, bétail… et l’ON PART ! 


Pour les Puritains de la côte Est, descendants des Pilgrim Fathers, il ne s’agit pas seulement de s’enrichir : il s’agit aussi de coloniser et de mettre en valeur des terres sauvages, que les Indiens ne savent ou ne veulent pas exploiter. C’est pour eux la continuité de la mission qui a amené leurs ancêtres vers le Nouveau Monde.


Maintenant, à son tour, l’Europe s’embrase… De tous pays, de toutes religions, de toutes conditions, ses habitants veulent aussi tenter leur chance… Et bientôt, tous les rêves, toutes les espérances convergent des cinq continents vers la Californie.


Mais comment y arriver ?

Certains choisissent la voie des eaux, la mer.  Ils passent par le Cap Horn ou par Panama. 
Dans le premier cas, le voyage est long  - 6 mois depuis l’Europe -  dans le deuxième, il est périlleux : le canal n’a pas encore été percé. « Il faut débarquer sur la côte atlantique, s’enfoncer dans la jungle et les marais, remonter en pirogue une rivière infestée de caïmans, puis gagner Panama par la montagne à dos de mulet ». Et quand enfin on arrive, on vient rejoindre la horde de voyageurs entassés dans la ville dans des conditions d’hygiène déplorables, en attente d’un navire en partance vers San Francisco…
En 1849, 16 000 personnes gagnent la Californie par le Cap Horn, plus de 6 000 par Panama.


D’autres choisissent de voyager par l’intérieur des terres. Ceux-là doivent traverser le continent d’est en ouest, traverser le Mississipi, « la Grande Eau » comme l’appellent les Indiens, puis les immensités désertiques des grandes plaines qui s’étendent jusqu’aux Rocheuses, franchir cette barrière montagneuse, avant de redescendre sur le pays de leurs convoitises. 


50 000 personnes font ce choix, la même année.


Ils empruntent plusieurs pistes : la piste de Santa Fe vers le sud. Ou bien l’Oregon Trail, vers le nord-ouest. Ou encore le California Trail, qui traverse les déserts de l’Utah et du Nevada. 


Ce voyage ne peut se faire en hiver. Il faut partir au printemps, et savoir qu’on devra affronter mille obstacles, franchir des crevasses, des canyons, escalader des falaises et des pics, contourner des massifs, subir des chaleurs écrasantes, ou des orages terrifiants. On le fait en longs convois qui traversent la « Prairie », comme les navires traversent l’océan. D’ailleurs, ne dit-on pas que la Prairie ressemble à un océan jaune et vert ?  Le vent y fait onduler les hautes herbes comme la houle de la mer.


Utopistes en recherche d’un nouvel ordre social et aventuriers en quête de richesses bien matérielles se retrouvent finalement ensemble, obligés de cohabiter sur cette bande de terre de la côte dite « pacifique ».  Mais quelle population hétéroclite !


Dans le journal « The Call » du 5 août 1852, on peut lire : « Tous, ils sont là, voleurs, clochards, souteneurs, femmes impudiques, meurtriers, rendus au dernier degré de l’abjection, dans des bouges où ils s’abrutissent d’alcool frelaté en bégayant des airs obscènes ! Et la débauche, la souillure, la démence, la misère et la mort sont là, elles aussi. Et l’enfer, qui bâille pour engloutir cette masse putride. »


L’Eldorado, la Terre Promise vont naître de l’épuisement, de l’horreur, mais aussi de l’héroïsme.


1849 !  La grande année ! 


Plus tard, on appellera les chercheurs d’or les « Forty-niners » !


26 000 aventuriers vont déferler sur San Francisco cette année-là, dont  4 000 marins déserteurs.


La ville n’a pas de logements. On entasse les nouveaux venus à vingt par chambre. Sans draps ni couvertures. On transforme les hangars en dortoirs. On fabrique des tentes dans les voiles des navires. On dort dans des caisses d’emballage, n’importe où, à même le plancher, sur des chaises, dans les mangeoires des chevaux. Une place sur une table se loue, pendant l’hiver, 10 dollars pour 6 heures. Un rocking-chair, 8 dollars. 


On manque de tout, et d’abord de nourriture. Souvenez-vous de Charlie Chaplin mangeant ses lacets avec délice dans le film « The Gold Rush » (1925) ! Durant l’hiver 1849, un œuf se vend jusqu’à un dollar. Une pomme de terre, 60 cents ! Des monceaux d’ordures s’accumulent aux portes des maisons. En été, la poussière et les émanations sont intolérables. L’hiver, les rues deviennent des fleuves de boue, où l’on risque de se noyer en tentant de les traverser. On improvise des trottoirs avec tout ce qu’on a à portée de main : barils, caisses, poêles, et même un piano ! Les puces, les poux, les moustiques, les rats deviennent des cauchemars permanents. Un homme (un coiffeur !) fait fortune en vendant 100 dollars pièce des chats importés de Los Angeles.


Tout s’achète et tout se vend. On spécule le jour, et l’on joue la nuit à l’Eldorado, au Polka ou au casino. « Les gens de San Francisco sont fous à lier ! » écrit le correspondant du New York Evening Post.


Aucune hygiène, bien sûr. On reste souvent 3 ou 4 mois sans laver son linge ni sa vaisselle. Les poux grouillent, les mineurs se raclent la peau avec un couteau pour s’en débarrasser. Beaucoup d’hommes meurent, mal nourris, transis de froid, rongés de fièvre. Ils pataugent dans l’enfer. Le soir, autour des tables de jeux dans les camps, ou en ville, ils perdent les quelques poussières d’or qu’ils ont gagnées dans la journée, pour recommencer leur quête le lendemain. Réunis autour de feux de camps, ils débattent du monde idéal qui va naître, demain…


Beaucoup ont la nostalgie du pays, d’une fiancée ou d’une femme qu’ils ont laissée derrière eux. Ils étaient partis pour faire fortune. La plupart rentreront aussi démunis qu’ils l’étaient en partant… mais avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’exceptionnel, et avec des étoiles d’or dans les yeux…


Anne-Marie Gueldry